[Nouvelle] Le bus de 7h16


 

Le parcours lui semble long, ce matin-là.
Il est parti de chez lui un peu en avance, et il se retrouve dans le bus de 7h16.
Ça le change.
Des têtes inconnues.
Moins d’écoliers. C’est plus calme.
Ils sont tous silencieux, comme léthargiques.
A peine sortis du sommeil.
Il va arriver trop tôt au bureau. Du coup, il va certainement croiser la Clique.
La direction et leurs satellites. Ça ne l’enchante pas
S’il pouvait se passer de travailler … mais il a un loyer à payer…
Il soupire et reporte son attention sur ce qui l’entoure.
Certains passagers ont carrément fermé les yeux. Leurs poitrines se soulèvent très lentement.
Le gars du fond a même l’air un peu malade. Le chauffeur lui-même, a l’air de somnoler.
Ça aurait du l’inquiéter, c’est sûr, mais … après tout, tout se passe bien… non ?

Une pensée, furtive, pour Léa, qui doit être en train de s’emmitoufler dans la couette.
Comme il aimerait se glisser dans les draps, la rejoindre et laisser tous le reste derrière lui !
Il suffirait de fermer les yeux, se laisser aller, un peu …
A la réflexion_ pour ce qu’il lui en reste_ il se dit que ce bus est étrange.
Tout le monde dort finalement. Sauf lui. Pas tout à fait.

Le temps ne défile plus, les aiguilles de sa montre sont immobiles. Elle repartira plus tard, sûrement.
Les paysages défilent derrière les vitres, un peu flou …
… il n’aurait pas du fermer les yeux, il se sent tout vaseux.
Le bus est à l’arrêt.
Les passagers sont toujours assis, yeux grands ouverts, sans jamais ciller. Ça lui fait un drôle d’effet, tous ces regards, sur lesquels aucunes paupières ne viennent s’affaisser. Cette fixité commence à l’angoisser.
Surtout lorsqu’il se rend compte que c’est sur lui  que la majorité de ses compagnons de route ont les yeux braqués. Ils ont l’air… en transe…

Peinture de Patrick Jannin

Sa montre ne fonctionne toujours pas, le chauffeur est affalé sur son volant, inconscient…
Il se demande, anxieux, ce qui se passera si il fait mine de se lever.
Vont-ils lui sauter dessus ? Ils ont tous l’air hostiles désormais…
Et se lever, pour aller où ?
Au dehors, un paysage qu’il ne connaît pas. Paradisiaque. Cascade ruisselante, fleurs chatoyantes, presque tropicales … il aperçoit même un colibri qui volète de corolle en corolles… il irait bien faire un tour …
A peine eut-il contracté les muscles de son mollet pour s’extraire de son siège, qu’une vingtaine de voix s’élevèrent ensemble dans son crâne.
Pour lui intimer de n’en rien faire.
De s’asseoir et se taire.
Qu’il ne faut pas briser le charme.
Il reste figé, tétanisé, tentant de faire ralentir les battements effrénés de son cœur.
Désormais, tous les regards sont tournés vers lui. Toujours aucun ne cille, et leurs respirations , toujours incroyablement lentes.

«  Ne t’occupe pas de nous. Reste à l’intérieur de toi. Profite d’être là. Transporte ton âme, là, au dehors »

D’un coup, il se sent mieux. Pourquoi s’en faire, finalement ? Il est dans un cadre magnifique, au lieu de jouer les hypocrites au bureau. Tout vaut mieux que d’être assailli de questions et de paroles mielleuses, de sourires contrits et de chuchotements malsains.
Il se détend, un peu. Se concentre sur la nature qui l’entoure.
S’imagine, pieds nus, s’avancer vers le lac. L’eau tiède, jusqu’aux genoux.
Le parfum sucré des fleurs.
Une lointaine odeur de litchi aussi.
Il regagne la berge du lac, et s’étend pour profiter de la douceur du soleil, qui inonde chaque parcelle de sa peau.
Peu lui importe, le bus stationné derrière lui.
Un vieux bus poussiéreux qui a l’air d’être abandonné là depuis des années.
Peu importe la façon dont il est arrivé ici.
Il se fiche pas mal de l’humeur de son patron, qui va l’attendre un bon moment.
Rien d’autre ne compte que l’air léger qui soulève ses cheveux…
Rien ne vaut l’éclat de l’eau, les chatouillis de l’herbe sur ses chevilles.

– LEA –

Un éclair de lucidité, et comme une bulle de souvenir qui éclate…
Sous les draps…
Le soleil se voile.
Bien au chaud prés d’elle…
Le lac, doucement, s’efface.
La candeur de son sourire endormi…
L’herbe se dessèche et roussie instantanément.
La serrer dans ses bras…
Tout est noir autour de lui, tout tourne, des vertiges le saisissent, et fermer les yeux n’atténue rien…
Il est vivement secoué. Il rouvre les yeux, doucement.
Un homme au-dessus de lui. La mine blasée, le regard à peine interrogatif.
«  C’est le terminus M’sieur, faut descendre »

Il émerge, avec un sentiment étrange de soulagement.
S’étonne de s’être assoupi dans le bus. Ça ne lui réussit pas, de se lever si tôt …
Ramasse son sac au sol.
Aperçoit le bas de son pantalon, humide.
Une trace verte d’herbe sur ses chaussettes…
Il a soudain l’impression d’avoir réchappé au pire …
Il sait que jamais plus il ne prendra ce bus, le bus de 7h16 …

 

Anya

rond hcrond fbrond inspilia

 

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